Joe Jack avoue avoir vécu l’enfer

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Joe Jack

Auteur de « L’aveugle aux mille destins », Joe Jack sera en séance de signature ce 16 décembre à Montréal. Ci-dessous, nous reproduisons un bouleversant portrait du crooner paru récemment dans les colonnes du Nouvelliste.  

Cécité, exclusion, racisme, clandestinité, AVC, etc. Le destin a balancé de gros coups de latte dans le cours de sa vie. Joe Jack – Joseph Jacques pour l’État haïtien – n’arrivait pas à se fondre dans le moule familial. Même la mort ne voulait pas de lui. Comment survivre à tout ça? C’est la question prégnante qui se pose dans “L’aveugle aux mille destins”, l’autobiographie du chanteur de charme.

La Providence – nom d’un hôpital de la ville des Gonaïves avalée il y a 14 ans par la tempête Jeanne – a vu naître, en mai 1936, un enfant du nom de Joseph Jacques. Celui-ci a passé ses neuf premiers mois à pleurer. Constamment. Symptôme d’un profond malaise chez le nourrisson. Un an après, le diagnostic est cruel : cécité de naissance. Un choc émotionnel et mental pour les parents du bambin, notamment la mère qui n’avait que 18 ans à l’époque.

Difficile de croire, en Haïti, que toutes les maladies sont naturelles; aussi, la population de la ville cogitait sur la cécité du fils aîné de Rose-Irène Georges. Celle-ci, la veille de son accouchement, était allée laver le cadavre d’un proche cousin. « Ce qui aurait occasionné un sortilège », souligne Joe Jack dans “L’aveugle aux mille destins“, ouvrage bouleversant paru aux Éditions Mémoire d’encrier en 2010. Ce livre est un « témoignage fait de dignité et de courage, une manière de résister et d’inventer l’espoir pour que demain soit un nouveau jour, peut-on lire en quatrième de couverture. Entre les lignes, on comprend qu’il ne faut jamais baisser les bras et prendre toujours les choses de bon côté, en dépit des préjugés et des mauvais coups ».

De mauvais coups, le fils de Marceau Jacques en a reçu. Aux Gonaïves, à Port-au-Prince et à Boston, sa vie a été cauchemardesque jusqu’à ce qu’il appuie sur des notes musicales pour transformer le citron en citronnade. À cinq ans, il a dû aller à l’école comme tous les enfants de la cité de l’Indépendance. « J’arrive en classe avec mon livre de lecture. (…) Je glisse mes doigts sur la page du livre. Elle est lisse. À force de passer les mains sur les pages pour découvrir les mystères des lettres, le livre fut réduit en lambeaux. (…) À la fin de l’année, on m’a renvoyé de l’école », se souvient celui qui deviendra enseignant et musicien adulé.

Comme si cela ne suffisait pas, les parents de Joe Jack décidèrent de se séparer. La même année de sa mésaventure à une école non adaptée à son handicap. Sa solitude fut excessive. Une chose est sûre, Joe Jack a beaucoup appris de cette calamité. Il a pu compter les chiffres et mémoriser quelques beaux poèmes. C’est à cette période que le goût de l’art commença à germer en lui. Pour faire découvrir à son fils la civilisation écrite, son père ne lésinait pas sur les moyens, lui offrant, par exemple, des études dans des écoles pour aveugles à Port-au-Prince et à Boston.

Avant de déménager dans la capitale haïtienne, déménagement qui précéda son départ pour les États-Unis, Joe Jack dit avoir vécu l’horreur. Une anecdote relatée dans son autobiographie met en lumière sa difficile vie de non-voyant. Sa mère s’installa sur le dernier siège libre d’un camion faisant le trajet entre deux villages d’Haïti, après l’avoir placé sur une mule qui avait l’habitude de faire le même trajet. « Vous voyez un peu l’image : un enfant aveugle embarqué sur une mule (…) pour effectuer un voyage de plus de seize kilomètres, en route escarpée, étroite, non asphaltée et dangereuse au flanc des montagnes », raconte-t-il.

À haute voix, Joe parla ainsi à Dieu : « [Vous donnez] des bons yeux aux maringouins, aux papillons et même aux coquerelles. Mais à moi, rien. Je lui ai demandé pourquoi il était si méchant avec moi. » L’évocation arracha des larmes à sa grand-mère.

Les couleurs du racisme
Septembre 1955. Celui qui n’avait pas encore été rebaptisé Joe Jack débarqua à New York en avion avant de se rendre en train à Boston pour des études à Perkins School for the Blind. Ses relations avec les autres étudiants furent des plus cordiales. Disons que « tout se déroulait relativement bien jusqu’au jour où un semi-voyant révéla aux autres pensionnaires que j’étais noir. À partir de ce moment, ils m’ont ignoré complètement. J’ai alors appris qu’il y avait un autre garçon de couleur à l’école. Il subissait les railleries sans dire un mot, de peur d’être expulsé. J’étais triste pour lui, mais je ne réagissais pas, soucieux de mon sort », se lamente l’auteur de « L’aveugle aux mille destins ».

Trois ans après son installation aux États-Unis, Joe Jack apprit la séparation de sa mère d’avec son deuxième conjoint. Comme il était anxieux, annihilé et bouleversé après tout ce qu’il avait vécu, la nouvelle le plongea dans le fond du baril. Âgé alors de seulement 22 ans, il se demanda si la vie valait la peine d’être vécue. Ne voyant aucune issue, Joe Jack a pris une décision qui aurait pu être fatale pour lui : « J’ai brisé quatre lames de rasoir en petits morceaux que j’ai enroulés dans des feuilles de papier hygiénique. J’ai avalé le tout ». Allongé sur son lit d’étudiant, il attendait la fin de ses vieux jours, mais la mort lui a été refusée.

Cette tentative de suicide échouée l’emmène à prendre son destin en main en apprenant avec ardeur la musique. Avec Edward Jenkins, un de ses professeurs au collège, il a appris à « analyser les différentes structures d’une composition musicale des grands compositeurs, des grandes œuvres classiques ».

Joe Jack a aussi appris les mathématiques à la même école. Après ses études collégiales concluantes aux États-Unis, il revient dans son pays natal où il enseigne l’anglais à l’école Saint-Vincent. À cet établissement œuvrant auprès des handicapés, il a monté “Les quatre cloches”, sa première formation musicale, en 1965. Le quatuor a animé les salons huppés de la capitale haïtienne. « C’était pour nous, professeurs et élèves, une façon de prouver que même avec notre handicap nous pouvions mener une vie normale », indique celui qui a enregistré une demi-douzaine de disques.

Joe ne regrette rien
Grâce à la musique, il parvient à briser l’isolement qui le rongeait intérieurement et à séduire les femmes, une de ses obsessions. Ainsi, il a misé sur l’éducation et la musique pour avoir sa place dans la société. Le chanteur de charme a d’abord ensorcelé sa presqu’île natale avant de faire fureur à Paris, aux Antilles françaises, à New York et à Montréal.

Immigrant au statut précaire, l’homme-orchestre a quasiment vécu dans la clandestinité de 1984 à 1992 dans la métropole québécoise. L’immigration est souvent un dédale à parcourir. Il faut parfois souffrir des coups de griffes pour entrer dans sa caverne murée. « Non, je ne regrette rien », assume pleinement le chanteur qui a traversé toutes les barrières que la vie a érigées sur son chemin.

Vivant aujourd’hui dans le quartier de Saint-Michel de Montréal, Joe Jack accroche son accordéon. Conséquence d’un accident vasculaire cérébral (AVC) qui a failli lui jouer un mauvais tour en 2004. À 82 ans, il lui arrive encore de chanter à Montréal où la communauté haïtienne est nombreuse.

 

Joe Jack, L’aveugle aux mille destins, Mémoire d’encrier, Montréal, 2010, 156 pages

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