Jean-Claude Charles, le nègre de personne  

0
1147

22 mars 2018, Tallahassee a accueilli un colloque international consacré à Jean-Claude Charles. Un autre regain de vitalité insufflé au nègre errant. Pour que cet immense écrivain disparu en 2008 ne tombe pas dans l’oubli, Mémoire d’encrier a convenu déjà de rééditer tous ses ouvrages. De si jolies petites plages (280 pages), miroir d’une humanité qui perd son âme, réapparaît en librairie.

De la sorte, l’œuvre de Jean-Claude Charles ne le suivra pas dans la tombe. Elle trouve, bien au contraire, un regain de vitalité et de visibilité depuis que les éditions Mémoire d’encrier ont entrepris la réédition complète des productions de celui qui s’était toujours présenté comme un nègre errant, un nomade aux semelles de vent.

Après Négociations, Manhattan Blues, Bamboola Bamboche, la maison d’édition remet donc De si jolies petites plages entre les mains des lecteurs. Paru pour la première fois en 1982, cet essai ethnographique du milieu carcéral est introduit dans les librairies comme si c’était la première fois. La migration, thème central de ce récit-reportage, demeure brûlante, comme le souligne le nouvel éditeur.

En adoptant l’approche compréhensive, l’auteur de De si jolies petites plages accorde la parole à ceux qui vivaient l’exode dans leur chair souvent blessée. À ceux qui traversent l’océan Atlantique sur des embarcations de fortune au péril de leurs vies. De si jolies petites plages est, en effet, le récit de réfugiés haïtiens qui fuyaient la presqu’île caribéenne au début des années 1980. La tragédie de ces migrants emprisonnés pour « délit de recherche de bonheur » est documentée dans l’essai de Jean-Claude Charles.

Dans cet ouvrage coup de poing (4e de couverture), l’auteur se fait citoyen en menant à fond son investigation sur des réfugiés de la mer cherchant à atteindre les côtes de la Floride.

L’enquête de Jean-Claude Charles jeta l’opprobre sur les lois et institutions américaines. Sur les États-Unis tout court. Le grand voisin démontra déjà, à l’époque, que l’infâme traitement infligé aux boat people n’est que l’iceberg d’une humanité qui perd son âme.

Cet élan de dénonciation est soutenu par des faits témoignant la désillusion de ceux et celles qui voyaient dans la Floride un carrefour fraternel dans les Caraïbes. « Les Antillais chassés par des satrapes peuvent cultiver ici l’illusion d’une sœur jumelle [Miami] de la terre qui leur a botté les fesses. Les Haïtiens s’y sentent un peu en terre connue. Presque vingt-six degrés centigrades, tombe l’anorak camarade » (p. 87). Jean-Claude Charles contextualise, compare, sort des chiffres… pour faire de De si jolies petites plages l’essai coup de poing qu’il est aujourd’hui encore.

Dans Noyades, le quatrième des onze textes de l’essai situé dans le temps et l’espace, il décrit : « La Nativité, un petit voilier en bois pouvant transporter au maximum dix personnes, tangue au large. Il y a soixante-trois personnes à bord. Elles ont quitté le Cap-Haïtien voici deux mois jour pour jour, le 26 août. Elles arrivent enfin au bout des quelque treize cents kilomètres qui séparent leur port d’origine de la Floride. Il fait encore nuit. Le capitaine décide de jeter l’ancre, en attendant que le soleil se lève, dans très peu de temps […] Les vagues qui montent brusquement jusqu’à parfois deux mètres. La Nativité, brinqueballée à moins de cinq cents mètres devant la crique de Hillsboro, petite communauté résidentielle au nord de Fort Lauderdale, chavire » (pp. 89-90).

Bilan? Trente-trois noyés dont les corps restaient coincés sous la coque du bateau. « Ils étaient arrivés si près de leur but », s’attendrit Dan Hynes, le sergent que le commissariat dépêcha sur les lieux du drame. Au prix de ces nombreux corps repêchés, quand ils ne sont pas ingurgités par des requins, une diaspora haïtienne se dessine, puis s’établit en Floride au point de modifier le portrait de la population de Miami et de ses environs.

Nous sommes en 1980, comme le précise Jean-Claude Charles dans son essai fortement documenté. « La vague des boat people cubains et haïtiens a sensiblement modifié les données. Dès la fin de l’année, la population de Dade [Country] s’était accrue de 7,5%. Avec 1 747 657 habitants. Soit 44% de Blancs, 39% de Latins, 17% de Noirs […] Le Metro Planning Departement évalue alors à 21 876 le nombre d’Haïtiens à Dade, établis pour la plupart au cœur de Miami » (p. 91).

Tournons la page

Page après page, Jean-Claude Charles laisse défiler des histoires qui ne laissent pas les lecteurs indifférents. Un voyage aller-retour entre Haïti, la Floride et souvent les Bahamas, l’autre eldorado rêvé des réfugiés de la mer des années 1980. L’historicité de l’émigration haïtienne se décline en trois vagues dans l’essai de Charles. La première remonte aux années 1920. Il s’agissait des braceros, coupeurs de canne de la République dominicaine et de Cuba. Ce trafic annuel de main-d’œuvre a une référence littéraire : le roman « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain, écrit-il. La deuxième vague est constituée de cadres, d’artisans et de très peu de paysans ; ils découvrent alors l’Amérique, l’Europe et l’Afrique de la décolonisation dans les années 1960.

Cette émigration, tout comme la première, précise l’auteur, fut motivée par des considérations économiques. Et, enfin, une dichotomie économie/politique poussa les paysans à abandonner leur lopin de terre pour rejoindre la Floride au péril de leur vie. La première crête documentée de cette émigration remonte au 12 décembre 1972, date de l’arrivée des 65 premiers boat people haïtiens aux États-Unis. Ces boat people débarqués sur les côtes de la Floride ont souvent été emprisonnés pour « délit de recherche du bonheur », chef d’accusation joliment nommé par Jean-Claude Charles. Celui-ci documente ainsi la tragédie dans « De si jolies petites pages », tour à tour récit, entretien, chronique, théâtre…Beau travail pour mémoire.

À propos de l’auteur

Né à Port-au-Prince en octobre 1949, Jean-Claude Charles laissa sa terre natale pour se rendre au Mexique où il a été admis à la Faculté de médecine de Guadalajara. Le jeune homme de 21 ans n’y resta pas longtemps. Il reprit très vite son baluchon pour aller le déposer à Chicago, puis à New York où il commença son l’enracinerrance.

Considéré comme le meilleur écrivain de sa génération par Dany Laferrière, Jean-Claude Charles se définira avec le temps comme nomade aux pieds poudrés et nègre errant. Après les États-Unis, ce créateur d’une œuvre pour le moins immense s’établit en France où il fait une licence en journalisme et technique de l’information. Toujours dans l’Hexagone, Charles fait une maîtrise au département d’études en sciences et techniques de la communication de l’Université de Paris. Il a collaboré pendant de longues années au quotidien Le Monde en y publiant des récits de voyage, et travaillé à France Culture comme producteur de séries pour la radio. Mort à Paris le 7 mai 2008, Jean-Claude Charles est l’auteur de deux romans, Manhattan Blues et Ferdinand je suis de Paris; d’un recueil de poésie, Négociations; et d’un essai, De si jolies petites pages.

Jean-Claude Charles, De si jolies petites plages, Mémoire d’Encrier, Montréal, 2016, 280 pages.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here